Idée culture - Georges ESCOFFIER, Tambours, théâtre et Te Deum – Pour une socio-économie de la musique à l'âge des Lumières.

Publiée le 

3 mars 2022

Georges ESCOFFIER, Tambours, théâtre et Te Deum – Pour une socio-économie de la musique à l'âge des Lumières.

Paris : Classiques Garnier, 2020, 606 p., 65€.


Les familiers des assemblées générales et les choristes lyonnais connaissent bien Georges Escoffier, un chef de chœur et un adhérent engagé de notre association. Sa dernière publication présentée ici nous permet d'apprécier comme universitaire et musicologue ce diplômé d'études politiques.

Publié dans la collection Musicologie de cette célèbre maison d'édition parisienne, l'ouvrage de Georges Escoffier s'inscrit effectivement dans la lignée des grandes enquêtes de terrain qui demandent du temps, de la place, du recul puisque plusieurs perspectives et méthodologies sont nécessaires pour embrasser ce qui ne se résume pas à la musique au Puy en Velay au XVIIIe siècle. Ce serait même plutôt le point de départ, le tremplin pour étudier une vie musicale par le prisme de la sociologie, la musicologie historique, la recherche archivistique, l'histoire sociale de la musique, l'enquête ethnomusicologique, etc.

L'introduction justifie le choix de la ville à la fin de l'Ancien Régime, pose les questions et la méthodologie mises en œuvre dans les trois chapitres suivants (justifiant alors le titre du livre), élargissant le résultat de cette vaste enquête aux travaux des sciences sociales.Ainsi c'est davantage la définition du musicien, la réalité de son travail qui est pris en compte que les seules sources musicales conservées aujourd'hui dans les bibliothèques.

La première partie "Espaces et pouvoirs" explore la diversité des pratiques sonores. Un vaste kaléidoscope de lieux, acteurs, publics ; musiques, politique, religion ; pénitents et musiciens municipaux ; fêtes jubilaires et musique des quartiers. "Cette marée sonore [qui] constitue le bruit de la ville" foisonne d'informations précieuses – une très agréable lecture - que l'auteur resitue et explique, évitant  ainsi l'écueil de l'énumération gratuite, en fonction des variables géographiques, économiques et religieuses. Par exemple, il évoque l'isolement de la ville et en même temps son ouverture par les pèlerinages.

La deuxième partie "Représentation et distinction" se préoccupe davantage des divertissements musicaux et leurs contextes, l'apparition du concert et ses publics, un chapitre tout autant foisonnant et passionnant que le précédent avec les sociétés bachiques, les saltimbanques, les bals, le théâtre en société, le chant dans les tavernes, les cris de rues, etc. "De la roulotte à la salle de comédie" est une partie indispensable pour mieux comprendre, en cette année 2022, le fonctionnement d'une troupe de théâtre un siècle après celle de Molière. L'auteur y esquisse son économie propre par l'étude des lieux mais aussi des entreprises de spectacle inscrit ou non dans un réseau régional ou par rapport au théâtre parisien.

La troisième partie "Pour la seule gloire de Dieu ?" est centré sur un lieu institutionnel emblématique : la cathédrale du Puy en Velay, mais pas seulement. Collégiales, couvents et paroisses enrichissent non pas une histoire de la musique mais la restitution d'une histoire sociale de la musique au sein de l'institution religieuse du Puy en Velay. Avec la même minutie et interrogations critiques déployées dans les chapitres précédents, Georges Escoffier dépasse de loin les monographies similaires, étudiées généralement sous le seul prisme de la musicologie. Nous parcourons les lieux, nous vivons au quotidien avec les choriers, c'est en somme l'équivalent d'une visite virtuelle minutieusement décrite et documentée.

La quatrième partie "Entre intégration domaniale et salariat", chapitre le plus développé, relie entre eux les éléments exposés dans les trois chapitres précédents. L'occasion de souligner la polyvalence des clercs musiciens parfois associés aux instrumentistes de l'armée et oscillant entre un statut ecclésial stable et celui de musicien intermittent, le calendrier liturgique se superposant bien souvent pour eux avec la vie bien laïque et sonore de la cité. L'auteur développe plus précisément deux marqueurs précieux de la vie musicale, la condition des organistes et leur instrument ainsi que les maîtres de musique au travers de leurs principales missions : l'enseignement, la composition, la gestion économique et pédagogique d'une maîtrise. En découlent avec de nombreux et bienvenus tableaux comparatifs, la description et l'analyse des répertoires d'alors grâce aux fonds musicaux conservés ou décrits et surtout un apport nouveau de 700 pièces découvertes récemment dans une arrière salle de la cathédrale !

Symétriquement à l'introduction, une conclusion développée résume les différents fils déroulés dans les chapitres précédents en évoquant la singularité de la ville, en quoi aussi elle s'inscrit parfaitement dans le tissu musical et culturel des villes de province au XVIIIe siècle. Elle pose un premier état de la situation des musiciens provinciaux sous l'Ancien Régime, leur fonction sociale et ses corollaires économiques (salariat, dépendance financière). Même si la dimension sonore réelle est à jamais perdue, cette étude magistrale questionne sur la place des musiques dans la société, avec cet éternel équilibre entre précarité et stabilité, valable tout autant sous l'Ancien Régime qu'au XXIe siècle.

En résumé une très belle enquête d'une indiscutable valeur scientifique mise à la portée de tous par ce souci de l'auteur d'un savoir et d'un plaisir partagés.


Jacques Barbier

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